Rationalisation appel ATIC

Revue ATIC

Appel à contribution revue ATIC : Rationalisation(s)

Coordination : Jean-Luc Bouillon et Olivier Galibert

Présentation

L’approche en SIC de la rationalisation vise principalement à mettre en lumière les préjudices que nous pourrions qualifier de contre-émancipatoires des processus info-communicationnels mis en place dans une logique d’optimisation de l’action. Pour la pensée info-communicationnelle, l’analyse des formes sociales rationalisées ou rationalisantes pose les bases d’une approche processuelle et organisée de l’action dans une logique téléologique. Ces approches sont à la fois marquée par un regard critique sur les contraintes socio-techniques généralisées de surveillance cybernétique (Breton, 1995), de contrôle de la vie privée (privacy) Kessous & Rey, 2009) , de risque de développement des inégalités et de la fracture numérique (Granjon, 2012), d’émergence d’une quantification individualisé du monde vécu aliénante (quantified self) basée sur l’usage des objets connectés (Dagiral & Al. 2019),  de marchandisation généralisée des logiques de diffusion et d’interactions en lignes (Miège, 2017; Bouquillion & Matthew, 2010; Galibert, 2004), des conséquences de l’avénement d’un prolétariat numérique (Cardon & Casilli, 2016). 

Ces grandes tendances dénoncent toutes le déploiement d’un biopouvoir (Foucault, 1975) déployé à dessein par les acteurs industriels et économiques d’un capitalisme cognitif en profonde mutation (Negri & Vercellone, 2008). Comme terme d’un haut degré de généralité utilisé pour qualifier une dynamique affectant la vie en société, le rapport TNIC, le fait que l’on vive dans un monde de plus en plus normalisé, où l’autonomie et la liberté individuelles se fondent dans des cadres socio-techniques (des dispositifs) contraignants. Dans cette perspective, le concept de DIspositif Socio-Technique d’Information & Communication (DISTIC) sera fréquemment mobilisé. A la suite de Foucauld, il s’agira de pointer le caractère réifiant et aliénant de l’usage des technologies numériques pour toute ou partie de l’activité humaine (Durampart & al. 2013). 

En SIC, la notion de rationalisation est ainsi mobilisée dans le champ des communications organisationnelles (Floris,1996 ;  Heller & al., 2013 ; Bouillon, 2015;  Galibert, 2015 ;  Mayère, 2018), où l’accent est mis sur l’analyse du rôle des dispositifs sociotechniques (les Technologies Numériques d’Information et de Communication, les outils-méthodes et discours associés) dans le mouvement de formalisation et de normalisation des activités de travail, dans différents contextes d’activité. Cette notion est également utilisée  dans le champ des industries culturelles et des télécommunications (Miège, Lacroix & Tremblay, 1994), de l’industries de la formation (Moeglin, 2010 ;  Combès, 2008), des usages et pratiques des TNIC (Jouet, 2000 ; Denouel & Granjon, 2011), des travaux sur l’espace public et la communication publique ou politique (Pailliart, 2018 ; Badouard & Mabi, 2015) et en sciences de l’information documentation (Cotte, 2017;  Le Deuff, 2015; Guyot, 2002).

L’objectif de ce numéro de la revue ATIC sera d’opérer un retour problématique sur les questions soulevées par la rationalisation dans le champ des SIC et dans l’étude des processus info-communicationnels rationalisants et/ou rationalisés. Dans quels cadres cette notion est-elle utilisée ? Avec quels implicites ? existe-t-il des approches spécifiquement info-communicationnelles de la rationalisation et quels sont les liens avec les disciplines connexes (philosophie, sociologie, anthropologie, sciences cognitives, sciences informatiques) ? Quelles perspectives empiriques et théoriques, mais aussi quelles limites peuvent-elles être identifiées ?

 Quatre axes d’interrogation peuvent être envisagés.

 Axe 1 : Catégorisation

En premier lieu, une archéologie du concept de rationalisation s’avère indispensable pour saisir son importation au sein de la pensée info-communicationnelle, ainsi que l’heuristicité qu’elle représente pour nombre de recherches menées dans notre champ scientifique. Il s’agira de remonter à ses origines en philosophie et en sociologie, en lien avec les concepts liés de raison et de rationalité(s). 

 Axe 2 : Critique

Parallèlement, la posture critique demande à être réinterrogée. La rationalisation est en effet fréquemment présentée comme un mouvement qui s’impose de l’extérieur, lié aux dynamiques du capitalisme et à leurs traductions concrètes. Mais si elle est synonyme de cadrage pesant sur l’individu et ses activités, elle vient également structurer les espaces d’action collective et, organisant cette même action, la rend possible. 

Axe 3 : Résistance

De même, les phénomènes de résistance à la rationalisation, se manifestant sur un plan informationnel et communicationnel et venant dénoncer les injonctions à la “croissance”, le “néo-management”, sont à envisager. Les nouvelles formes de mouvements sociaux, prônant des modes de contestation et d’émancipation organisés dans une logique autogestionnaire (c’est par exemple le cas de certains tiers-lieux et du mouvement maker)  peuvent être analysées comme la recherche de nouveaux modes d’organisation. 

Axe 4 : Emancipation

Enfin, nous pensons pertinent d’étudier également le potentiel émancipateur de la rationalisation. Ainsi, en écho aux formes de résistance présidant à l’axe 3 de cet appel à articles, des approches analytiques ou spéculatives sensibles, généreuses, réciproques ou intercompréhensives, marquées par exemple par l’éthique de la discussion, du care et du don, prenant source puis dépassant la posture critique, pourraient trouver leur place dans cet axe.

Dans le cadre de ce dossier thématique, sont entendues des propositions scientifiques classiques s’appuyant sur un matériaux empirique dédié. Mais également, dans l’esprit éditorial qui préside à l’émergence de la revue ATIC, seront bienvenues des propositions de nature théoriques ou épistémologiques, voire programmatiques, qui permettront de renouveler l’approche des différentes formes et normes  info-communicationnelles de la rationalisation. 

Merci de déposer vos contributions avant le 1er mai 2021 (en déclarant votre intention dès maintenant), en suivant le lien ci-joint : 

Lien de dépôt

Et en mettant en copie :

En suivant les consignes de la revue ATIC (pour toute question revue(@)revue-atic.fr)

Bibliographie

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