La Toxicité saisie par les SIC

Thématique : Coopération

Séminaire du thème « Coopération · Organisations · Dispositifs · Design » organisé par Etienne-Armand Amato et Stéphan-Eloïse Gras le 25 mars au CNAM.

Le séminaire exploratoire tenu en 2025 au sein du laboratoire DICEN, axe Coopération, s’est consacré à la notion de toxicité dans les sciences de l’information et de la communication (InfoCom). L’objectif était d’ouvrir un espace collectif de réflexion interdisciplinaire, sans définition figée, pour problématiser la toxicité en tant qu’objet transversal et opérateur analytique au croisement des dispositifs, milieux et pratiques communicationnelles.

I. Cadrage : genèse, intentions et enjeux

Le projet est né d’une volonté de dépasser les cloisonnements disciplinaires en mobilisant la notion de toxicité, perçue comme une préoccupation urgente et partagée. La posture adoptée vise à éviter les étiquetages moralisateurs rapides, en replaçant la toxicité dans ses contextes communicationnels, relationnels et processuels. La démarche collective privilégie l’émergence de liens entre recherches et thématiques diverses plutôt que la production d’une synthèse définitive.

Les questionnements fondateurs identifiés sont :

• Quelle définition précise de la toxicité en InfoCom, notamment sa nature relationnelle et contextuelle ?

• Comment distinguer conditions d’émergence (possibilité) et conditions d’effectivité (impact réel) de la toxicité ?

• Quel rôle joue le tournant numérique et l’algorithmisation dans une possible « hypertoxicité » nouvelle ?

• Comment penser les antidotes, compétences et dispositifs prophylactiques sans tomber dans la normativité creuse ?

II. Développement : une problématisation à plusieurs échelles

2.1 Archéologie du concept : du poison au qualificatif social

La notion de toxicité a migré du vocabulaire médical vers le langage social courant, risquant de perdre sa rigueur analytique. Le séminaire souligne la nécessité de revenir à ses racines pharmacologiques et d’interroger la polysémie actuelle. La filiation entre« intox » et « infox » rappelle que la manipulation informationnelle est une pratique ancienne, antérieure au numérique.

La référence au pharmakon de Bernard Stiegler est centrale : le pharmakon est à la fois poison et remède, dépendant de la dose, du contexte et du sujet. Cette approche évite le catastrophisme et l’optimisme naïf tout en soulignant que certains toxiques sont irréversiblement délétères, ce qui limite la portée du paradigme pharmacologique. La notion de mithridatisation (accoutumance progressive par exposition répétée) est évoquée pour penser la désensibilisation aux contenus toxiques, phénomène silencieux favorisant la tolérance à l’anormal (fenêtre d’Overton).

2.2 Une triade analytique : Organisme, Organon, Organisation

Pour organiser la diversité des phénomènes toxiques, une triade heuristique est proposée :

• Organisme : la tension entre évolution biologique lente et évolution culturelle rapide, accélérée par le numérique, génère une forme de toxicité par inadéquation (stress, épuisement attentionnel).

• Organon : l’attention portée à la matérialité des dispositifs numériques (algorithmes, interfaces, architectures) révèle que la toxicité est souvent inscrite dans leurs propriétés intrinsèques (dark patterns, systèmes d’engagement). La critique du biomimétisme algorithmique souligne la contradiction entre modèles techniques et fonctionnement humain réel.

• Organisation : la toxicité organisationnelle se manifeste par des conditions de travail délétères, des dysfonctionnements collaboratifs, et des structures institutionnelles générant souffrance et violence sans intention malveillante explicite. Cela pose la question des régulations et des cultures d’entreprise.

2.3 Axes thématiques émergents

• Hyper-persuasion et capitalisme attentionnel : le numérique engendre une transformation qualitative, nommée hyper-persuasion, caractérisée par la permanence de la connexion, l’automatisation des boucles de rétroaction, la personnalisation extrême et l’opacité des mécanismes d’influence. Cette toxicité douce agit par accumulation progressive sans déclencher les défenses des utilisateurs.

• Censure, autocensure et déplacements normatifs : un glissement historique est observé de la censure institutionnelle explicite vers une autocensure intégrée dans les dispositifs (CLUF, modération automatisée), créant une censure distribuée et insidieuse, posant des questions sur la liberté d’expression.

• Désinformation et fact-checking : la tension entre épistémologies de la vérité objective et des processus construits est centrale. Une critique du fact-checking dominant met en garde contre ses effets polarisants. Une approche info-communicationnelle interroge les processus de production, circulation et légitimation des énoncés, sans naturaliser la notion de preuve.

• Individuation, subjectivation et gouvernementalité algorithmique : la toxicité numérique peut agir comme désindividuation en court-circuitant les médiations symboliques et collectives, réduisant la complexité humaine à des variables mesurables. Le phénomène de « breaching » (rupture délibérée des normes communicationnelles) est identifié comme une pratique toxique favorisée par les milieux numériques.

2.4 Spécificité disciplinaire InfoCom

Trois traits distinctifs de l’approche InfoCom sont soulignés :

• L’attention aux médiations : la toxicité se comprend dans les processus communicationnels situés, non isolée.

• L’attention aux propriétés des milieux médiatiques : effets propres des architectures médiatiques (polarisation, attention, visibilité).

• La tension entre information et communication, refusant leur réduction mutuelle, essentielle pour comprendre la toxicité numérique.

III. Conclusion : esquisse d’un programme de recherche

3.1 Ouvertures du séminaire

Le séminaire a permis d’ouvrir un espace de mise en commun fertile et de révéler la toxicité comme opérateur analytique transversal. Il a mis en lumière des tensions épistémologiques fructueuses autour de la désinformation et de la nature du numérique comme vecteur de toxicité.

3.2 Questions prioritaires à approfondir

• Clarification conceptuelle de la toxicité en InfoCom, articulation avec notions voisines et limites du paradigme pharmacologique.

• Analyse des conditions d’émergence (propriétés des dispositifs, milieux, organisations) et d’effectivité (effets mesurables selon profils, contextes, seuils).

• Mesure des doses et seuils dans des milieux sociotechniques, développement d’indicateurs (charge attentionnelle, polarisation, santé mentale).

• Analyse des matérialités techniques et collaboration interdisciplinaire pour comprendre les architectures et algorithmes.

• Recherche sur les antidotes, prophylaxie et compétences situées, en évitant la prescription normative et les effets pervers des « espaces sûrs ».

• Réflexion politique et éthique sur les désignations de toxicité, responsabilité et normativité.

3.3 Suites envisagées

• Production d’une note synthétique pour diffusion interne.

• Organisation d’une nouvelle séance élargie, structurée autour des axes prioritaires.

• Préparation d’une journée d’étude ouverte avec intervenants extérieurs et publication collective.

• Exploration de collaborations interdisciplinaires avec informaticiens sur les architectures techniques et l’intelligence artificielle.

3.4 Hypothèse finale : la toxicité comme révélateur

La toxicité est moins un objet délimité qu’un révélateur des tensions constitutives des environnements informationnels contemporains (entre information/communication, individu/collectif, technique/humain, vitesse/durée, émergence/effectivité). Sa polysémie et sa résistance à une définition close en font un opérateur précieux pour la discipline, qui doit conjuger rigueur analytique et responsabilité éthique. La toxicité ne doit être ni réduite à une morale simpliste, ni ignorée par neutralité analytique.

Réflexions complémentaires et pistes de débat

• Métaphore originelle : vecteur perçant l’intégrité d’un corps par une substance agissante.

• Inspiration des trois écologies de Guattari pour penser santé et viabilité des pratiques numériques.

• Question des addictologies aux infox, plaisir paradoxal lié à l’angoisse et comportements agressifs.

• Importance des métaphores biologiques et organiques pour aborder la complexité.

• Recherche de modalités d’immunisation et d’antidotes évitant les prescriptions normatives ou thérapies de conversion.

• Question de la toxicité des productions factices et illusions.

• Analogie entre intoxication informationnelle et virus perturbant les processus de traitement.

• Contrepoint avec la vertu subversive de l’art, évoquée par Rimbaud dans sa « lettre du Voyant ».

• Distinction lexicale à approfondir entre empoisonnement, intoxication, corruption, corrosion, dérèglement, perte d’intégrité, incapacitation, paralysie, mise à mort, brouillage, emprise, invalidation, affaiblissement [[35]][35] [[36]][36].